Patrice Lumumba – un homme, une histoire, un destin
Le 7 janvier 1961, Patrice Lumumba est assassiné, et avec lui, c’est toute une aspiration à la liberté qui est arrachée à la toute jeune République démocratique du Congo. À peine indépendante, et déjà plongée dans l’instabilité. Ce moment critique soulève des questions fondamentales sur le rôle de la Belgique dans l’histoire du pays. Plongeons ensemble dans une réflexion complexe sur les actes et leurs implications, ainsi que sur l’audace des ONG belges opérant aujourd’hui en RDC.
OPINION par Marthe Vantyghem
Les faits en perspective
Que s’est-il réellement passé ? Après plus de 75 ans de domination coloniale belge, le Congo a conquis son indépendance en 1960, au terme d’un long combat. L’espoir d’un nouveau départ sous la direction du Premier ministre Patrice Lumumba était immense. Ce dernier proclame la fin des pillages, des tortures et des humiliations, et rend hommage à ses frères de lutte, les véritables artisans de la liberté. Les jours glorieux de la République démocratique du Congo semblaient enfin à portée de main.
Mais cette opportunité historique a été brutalement arrachée au pays. Le 17 janvier 1961, Patrice Lumumba, premier ministre démocratiquement élu et symbole de l’indépendance, est assassiné. Si certains détails demeurent flous, les historiens s’accordent à souligner l’implication de la Belgique et des États-Unis dans cette exécution politique. Leur objectif : installer un régime favorable à leurs intérêts économiques et géopolitiques, avec Mobutu comme figure docile au pouvoir. Pour symboliser cette tragédie, des acteurs belges auraient emporté certaines dents et phalanges de Lumumba comme trophées macabres. Cet acte barbare a laissé des cicatrices profondes dans la mémoire collective congolaise et incarne l’injustice des rapports de force coloniaux de l’époque. Aujourd’hui encore, cette tragédie reste une source de douleur, mais aussi un appel à la reconnaissance, à la responsabilité et à la justice. Elle interpelle citoyens, décideurs et organisations belges à confronter l’héritage des inégalités coloniales et à œuvrer pour une réparation digne et sincère.
Et si les choses avaient été différentes ?
Rien ne garantit que Patrice Lumumba aurait été le leader idéal l’avenir reste toujours incertain. Mais il y avait, du moins, une chance. Les décennies qui ont suivi sa mort ont vu se succéder des dirigeants politiques dont les règnes, souvent longs, se sont terminés dans la violence. Seul l’actuel président, Félix Tshisekedi, a accédé au pouvoir de manière pacifique, en succédant à son prédécesseur. Mais là encore, des doutes persistent quant à la transparence du processus électoral. La Belgique porte une responsabilité non négligeable dans la trajectoire politique actuelle de la RDC. La restitution de la dent de Lumumba en 2022 et les excuses officielles du Premier ministre De Croo sont des gestes importants, certes, mais essentiellement symboliques. Ils effleurent à peine la surface d’un problème profondément enraciné.
Que faire, alors ? De nombreuses organisations belges, notamment s’efforcent de soutenir les Congolais dans leur lutte contre la pauvreté, les conflits et l’injustice. Si ces efforts partent souvent d’intentions louables, une forme d’inégalité persistante imprègne encore trop souvent ces relations : riches contre pauvres, aidants contre aidés. Cela soulève une question dérangeante : l’histoire est-elle en train de se répéter ? La dépendance ne se reproduit-elle pas sous une autre forme ? Prenons l’exemple des ONG qui distribuent nourriture et médicaments, mais sans soutenir durablement l’agriculture locale ou le système de santé. Une fois l’aide retirée, les communautés se retrouvent souvent démunies. Autre exemple : des formations techniques organisées sans la participation d’experts congolais, reléguant ainsi la compétence locale au second plan et plaçant l’expertise belge au-dessus de tout. Cela ne fait-il pas écho à l’esprit même de la domination coloniale ? La lutte de Lumumba pour une véritable indépendance n’est-elle pas en train de sombrer, une fois encore, dans une relation d’asservissement voilé ?
L’éléphant dans la pièce
Cela nous amène à regarder vers l’avenir. Comment la Belgique peut-elle réparer ce qu’elle a contribué à briser ? Ou, plus radicalement : la Belgique a-t-elle encore sa place en RDC ? C’est une question que je me pose chaque jour en tant que sociologue, collaboratrice de l’ONG CONGODORPEN, mais aussi en tant qu’être humain impliqué dans ce débat qui traverse tout le secteur de la coopération.
D’un côté, je rejette l’idée paternaliste selon laquelle un pays comme la Belgique saurait mieux que quiconque ce qui est bon pour une société située à l’autre bout du monde, avec ses propres valeurs, croyances, traditions et son histoire. De l’autre, nous vivons dans un monde interconnecté, où la solidarité est plus que jamais nécessaire. Et ce n’est pas la peur de reproduire les erreurs du passé qui doit nous empêcher de croire en la capacité humaine à faire le bien. Alors n’y aurait-il pas une voie du milieu dans cette discussion complexe et nuancée ?
Le monde n’est ni noir ni blanc, et la ligne entre ce qui est juste et ce qui ne l’est pas peut être extrêmement fine. L’optimiste en moi croit qu’un compromis est possible. Si nous réunissons des personnes animées de bonnes intentions, compétentes et portées par une vision commune, nous pouvons écrire ensemble une histoire de solidarité internationale fondée sur la dignité humaine pour toutes et tous. Bien sûr, cela nécessite des garanties fondamentales : respect de la souveraineté, protection des données personnelles, durabilité et impact à long terme. C’est à cette vision que j’ai envie de contribuer.
CONGODORPEN m’en a donné l’opportunité. En 2022, nous avons publié une bande dessinée fascinante sur la vie de Patrice Lumumba, écrite par Asimba Bathy, dessinateur, auteur et journaliste congolais. À mes yeux, construire et partager une connaissance authentique de l’histoire belgo-congolaise est une première étape essentielle vers la décolonisation, et vers une réflexion profonde sur la place que devraient occuper les ONG belges aujourd’hui. Ce récit ne prétend peut-être pas détenir toute la vérité, mais il s’en approche. Et c’est à partir de cette base que nous devons réfléchir à l’avenir — en laissant aux Congolais l’espace d’écrire leur propre destin, avec leur propre plume.
Les derniers mots de Lumumba
C’est dans cet esprit que nous prenons à cœur les derniers mots de Patrice Lumumba, écrits dans une lettre adressée à son épouse : « Ni les brutalités, ni les maltraitances, ni les tortures ne m’ont jamais conduit à demander grâce, car je préfère mourir la tête haute, avec une foi inébranlable et une profonde confiance en l’avenir de mon pays, plutôt que de vivre dans la soumission et le mépris des principes sacrés. L’Histoire dira un jour son mot, mais ce ne sera pas l’histoire qu’on enseignera à Bruxelles, à Washington, à Paris ou aux Nations Unies, ce sera celle qu’on enseignera dans les pays libérés du colonialisme et de ses marionnettes. L’Afrique écrira sa propre histoire, et elle sera, au nord comme au sud du Sahara, une histoire de gloire et de dignité. Ne pleure pas pour moi, mon amour. Je sais que mon pays, malgré ses souffrances, saura défendre son indépendance et sa liberté. »
Le 17 janvier – ce n’est pas seulement une journée de deuil, mais aussi une source d’inspiration. Elle nous rappelle que, tant individuellement que collectivement, nous avons la responsabilité de faire mieux et de construire un avenir équitable et durable.
Chez CONGODORPEN, nous sommes ouverts à vos réflexions et contributions. Cet article n’est pas une fin en soi, mais une invitation à avancer ensemble. Vous avez des commentaires ou des compléments à apporter ? Contactez-nous à l’adresse suivante : marthe.vantyghem@congodorpen.org. Ensemble, nous pouvons plus. Ensemble, repensons et réécrivons l’avenir – avec dignité, égalité et solidarité pour boussole.